Faut-il attendre l’inspiration pour créer ?
L’inspiration a bonne réputation. Elle arrive sans prévenir, traverse l’artiste et fait naître une œuvre presque sans effort. Du moins, c’est ainsi qu’on aime la raconter.
Cette image est séduisante. Elle permet aussi d’attendre longtemps.
Il m’arrive de commencer avec une idée précise. Mais il m’arrive tout autant de ne rien avoir : aucune vision, aucune évidence, seulement l’envie de travailler et une surface encore vide.
Alors, je commence malgré tout.
Je trace une ligne. Elle ne mène nulle part. J’en trace une autre. Je recommence le même geste, je modifie une courbe, j’essaie une couleur. La plupart de ces tentatives ne produisent rien que j’aie envie de conserver. Pourtant, chacune réduit un peu le nombre de chemins possibles.
L’inspiration ne précède pas toujours le travail. Elle peut apparaître à l’intérieur de lui.
Un accident attire le regard. Une tache suggère une forme. Un geste raté possède plus de force que celui que j’essayais de réussir. Ce n’est pas encore une idée, mais c’est une résistance : quelque chose demande à être regardé une seconde fois.
Créer consiste alors moins à exécuter ce que l’on avait imaginé qu’à rester attentive à ce qui survient.
Cela suppose d’accepter les essais inutiles, les maladresses et les moments où rien ne semble avancer. Le temps passé ne garantit pas qu’une œuvre apparaîtra. Mais sans ce temps, elle n’aurait aucune chance d’exister.
La régularité ne remplace pas l’inspiration. Elle lui prépare un endroit où se manifester.
Il ne s’agit pas de produire mécaniquement, ni de transformer la création en discipline punitive. Il s’agit de se rendre disponible : sortir les outils, déplacer les images, toucher la matière et commencer avant de savoir.
Parfois, rien ne vient. La séance laisse seulement quelques papiers froissés et une tasse de café froid. Mais ces tentatives ne sont pas toujours perdues. Elles forment un vocabulaire souterrain dans lequel une œuvre future pourra puiser.
Attendre l’inspiration revient à lui confier tout le pouvoir.
Commencer sans elle, c’est lui donner une chance de nous rejoindre.